Mes chers Confrères,

 

Je vous remercie sincèrement de ce plaisir supérieur que vous m'offrez : siéger dans votre illustre Compagnie et flâner avec vous dans tous ces beaux-arts où vous excellez.

Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Ai-je besoin de vous dire combien je suis sensible au grand honneur que vous me faites en m'installant personnellement sous cette illustre Coupole.
Votre discours de réception sera la dernière page d'une modeste histoire d'intégration. Une intégration à la française. Celle qui permet de garder intacts tous les éléments de sa première culture, la seconde devient alors un enrichissement exceptionnel. Ainsi donc, permettez-moi de vous dire respectueusement, Monsieur le Secrétaire perpétuel :

Arménien je suis,
Plus français que moi, tu meurs !

Du quai de la Joliette dans le port de Marseille jusqu'au 23 de ce quai de Conti, il est long le chemin de l'émigrant avec ses imprévisibles lendemains.
Nous allions vers cette terre où ceux qui étaient là avant nous avaient la priorité du sol ou du sang. Mais c'était aussi sur cette terre que le père d'un Petit Prince avait dit :

"Etranger, j'aime ta différence."

C'était un matin de décembre de l'année 1924.
Un vieux rafiot qui venait de braver cinq jours de tempêtes s'engagea dans le port. Ce n'était plus qu'une masse noirâtre qui n'en finissait pas d'arriver. Sa chaudière surchauffée crachait ses dernières escarbilles dans de sinistres craquements, comme si elle n'attendait que son quai d'accostage pour se répandre en pièces détachées.
La cargaison humaine de ce bateau était composée de rescapés de la mort échappés du génocide des Arméniens par les Turcs. J'avais quatre ans. Avec ce qui restait de ma famille nous faisions partie des vivants par hasard. Sur le pont, collé contre la rambarde, dressé sur la pointe des pieds, mes yeux fixaient une ville noyée dans le blanc brouillard du jour naissant .Mon père pointa du doigt la cité-fantôme :

- Regarde fils, la France !
Cette France s'appelait Marseille.
Dans un bâtiment tout gris, un homme en uniforme examina longuement nos papiers. Son regard, dans un va-et-vient continu, balayait nos visages, puis nos photos d'identité tandis qu'il tenait dans sa main un gros tampon en suspens.
L'anxiété et l'angoisse de ma mère, cette petite sueur de la peur qui perlait sur le contour des lèvres tremblantes de mes deux tantes auguraient de l'importance de la chute de ce tampon sur nos passeports. Et le tampon frappa.
Un mot en caractères gras encadré d'un rectangle apparut. Ce mot je l'ai lu plus tard :

"Apatride"

Nous étions devenus des gens de nulle part. Derrière les hautes silhouettes des grues et des docks aux murs noirs nous avons trouvé une ville avec ses tramways, une foule grouillante et bigarrée, des marchands ambulants et des voitures à chevaux : c'était encore un peu l'Orient.
Et puis soudain le pont transbordeur se dressa devant nous.
Dans un enchevêtrement de fer et d'acier, de câbles et de poutrelles, il enjambait le vieux port pour réunir les deux quais tout en laissant l'ouverture vers le large, vers les îles sous le vent, et les rêves de Marius de monsieur Pagnol. Nous étions sous ce pont-transbordeur, concurrent déloyal du capitaine Escartefigue, mais qui la nuit venue "tendait ses filets de fer pour pêcher les étoiles de monsieur Suarez."
Ma mère s'arrêta entre deux énormes piles de tonneaux. Elle portait une robe droite, fermée sur le devant par huit boutons gainés du même tissu que sa robe. Après s'être assurée qu'on ne la regardait pas, elle arracha le bouton du bas qu'elle remit à mon père. Débarrassé de son enveloppe le bouton se transforma en une pièce d'or.
Les huit boutons de la robe de ma mère étaient le prix de "notre pouvoir de survie".

Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai su que cette année là,
- M. Gaston Doumergue venait d'être élu président de la
République,
- Qu'un homme qui s'appelait Lénine venait de mourir à
Gorki,
- Que le dollar valait 15 francs.
- Et qu'un certain Maurice Chevalier chantait une "Valentine qui avait de tout petits petons, et de tout petits tétons".

Quand un homme - même s'il a été le plus grand armateur de pêche de son pays - se met dans une file d'attente en vue d'être embauché pour n'importe quel métier à n'importe quel prix et à n'importe quelle heure, il trouve toujours un travail.
C'est ce que fit mon père.
Et c'est ainsi que nous fûmes logés dès la fin de cette première journée de notre arrivée. C'était au numéro 109 de la rue Paradis. Une plaque en émail bleu aux lettres blanches sur la façade annonçait fièrement : "Eau, gaz, électricité à tous les étages." Une pancarte proposait une chambre meublée à louer.
Mon père tira sur la grosse poignée suspendue à l'entrée, déclenchant une grêle sonnerie.

Un très long moment après - nous n'aurions jamais osé sonner une deuxième fois - la porte s'entrebâilla, laissant échapper une forte bouffée d'ail. Et la gardienne, elle s'appelait madame Pellegrin, la gardienne apparut. Elle était grosse Mme Pellegrin ! Elle était grosse comme deux grosses femmes réunies en une seule. Ma mère, timidement, désigna la pancarte delocation pour expliquer la raison de notre présence.
Instinctivement on se serrait les uns contre les autres comme pour diminuer le volume qu'ensemble nous occupions. Mais la logeuse, impitoyablement, nous ramena à la réalité :
- Dites, messieurs-dames, y a pas écrit "Caserne" ici. Combien vous êtes dans cette famille?

C'est là que le huitième bouton de la robe de ma mère, la pièce d'or convertie en liasses de francs français, dissipa le malentendu. Mon père, très discrètement, tendit deux billets en guise de dédommagement. Les doigts en chapelets de saucisses de la logeuse enfournèrent gloutonnement ce produit miraculeux qui rétrécissait les familles.
- Vous savez, ce que j'en dis, moi, c'est parce que je veux être au courant de ce qui se passe dans la maison. Maintenant que je sais que vous êtes cinq, y a plus de problème !

Chère madame Pellegrin de mes quatre ans, il y avait des problèmes, et pour moi le plus important, le plus urgentissime fut celui du code de communication.
Je ne connais rien de plus humiliant que faire passer ses silences pour des acquiescements, sourire pour marquer une approbation, incliner la tête en signe d'adhésion, tandis que l'on n'a pas compris un traître mot de ce que l'on vient de vous dire.

Et pourtant ils étaient si gentils ces autochtones qui mettaient tous les verbes à l'infinitif sans doute pour être mieux compris :
"Toi, pas bouger ... Moi partir mais revenir ... Toi, attendre ici ..."
Ils auraient pu conjuguer ces verbes au plus-que-parfait du subjonctif que je ne les eusse pas compris davantage !

Madame Delmas, de l'épicerie Delmas de la rue Paradis, nous avait recommandés par ce raccourci historique :
"Ce sont de très braves gens qui ont eu beaucoup de malheur."

C'est ainsi que je fus admis à l'école de la rue Sylvabelle. Mon institutrice s'appelait madame Ortholi. Elle avait 20 ans et belle comme la Sylva de la rue Sylvabelle.

Je l'ai retrouvée près de 60 ans après. Je tournais un film à Marseille. La police maintenait à l'écart du périmètre de tournage quelques milliers de badauds. Mon regard soudain isola dans la foule le visage d'une belle vieille dame qui me fixait.
J'ai hurlé : "Madame Ortholi ! ." 
C'était elle. Celle qui m'avait appris les premières lettres et les premiers mots en français que de ma plume sergent-major je traçais respectueusement avec leurs pleins et leurs déliés. Ma lettre préférée fut le "P". Sans doute parce que c'était la seule qui me manquait pour écrire en entier le nom de ma rue : rue PARADIS.

La route du "P" étant libérée, c'est avec fierté que j'épelais :
Papillon, Pépiniériste, Paprika, popeline ou populace, et enfin :
Parallélépipède et peppermint, avec leur farandole de 3 P.

- Vous étiez un très bon élève, me dit gentiment madame Ortholi.
- Oh, madame, je ne sais pas si j'ai été un bon élève, mais ce que je sais c'est que j'étais un élève dans l'urgence d'apprendre.
Il fallait bien au plus vite que quelqu'un dans la famille conjuguât à peu près convenablement les verbes et leurs participes passés pour répondre à la paperasserie gigantesque d'une administration tatillonne.
" Monsieur le directeur,
J'ai l'honneur de solliciter de votre haute bienveillance ...
... Et veuillez agréer, monsieur le directeur, l'expression de ma très haute considération ..."

C'est dans cette école, mesdames et messieurs, que j'ai eu le premier contact avec l'homme supérieur à qui je dois ce fauteuil aujourd'hui :

Yves Brayer.

C'est une bien sacrée rencontre que je vous conterai dans une minute. S'il y a dans la salle des proches de ce grand peintre, qu'ils soient rassurés. C'est un vieux truc de conteur oriental que de promettre un rebondissement en deuxième partie de son récit pour effacer les faiblesses de la première partie.
Pendant les premières vacances d'été, ma trinité de mères, chacune à son tour, m'emmenait aux jardins du palais de justice. Pour me faire changer d'air.A cause de l'allée de platanes aux feuillages épais qui répandent la bonne chlorophylle dans la ville polluée.
Il y avait la buvette classique avec ses croissants rassis, ses boissons et ses glaces en mensonges de fruits.
On louait à l'heure tricycles, bicyclettes et trottinettes.
- Allez, va louer une bicyclette, me dit tante Anna.
- Ouïe, ouïe, tu as vu combien ça coûte ?
- Eh bien, ça ne fait rien. Vas-y, je te dis, je ferai une cinquantaine de boutonnières "de plus" et voilà tout.
Et tante Anna se pencha sur la chemise et ses doigts déchiquetés par. l'aiguille se mirent à broder la première boutonnière "de plus".

Je n'étais pas sûr du tout que la tenancière de la buvette accepterait ces ouvertures à boutons en échange de ses bicyclettes, mais depuis cet après-midi-là,  j'évaluais les choses en nombre de boutonnières.
Cinquante pour une heure de bicyclette.
Peut-être 100 pour une boîte de crayons de couleur,
500, 1000, 10.000 va-et-vient d'aiguilles pour chaque moment de vie.

A cette école de l'amour absolu, je crois bien que dans une commune pudeur, jamais nous ne nous sommes dit que nous nous aimions. C'était un sous-titre inutile puisqu'on s'aimait de naissance. On s'embrassait peu. Seulement dans les grandes occasions : un départ prolongé, un anniversaire, Noël.
Mais c'était des gros baisers, mangeurs d'affection où chacun emportait avec lui l'odeur de l'autre. Nous n'avions pas adopté la coutume occidentale de la bise à répétition où plusieurs fois par jour les joues se frôlent sans se toucher, (pour sauvegarder le fond de teint) tandis que les lèvres émettent dans le vide deux bruits secs.
Secs comme les cœurs qui se referment en laissant un arrière-goût de lait écrémé.

Ainsi donc, au fil des années, dans cette rue Paradis qui nous promettait le ciel et l'éternité,
- mes vastes appétits de grandir,
- les folles ambitions qui dévorent, m'ont conduit aux agonies de ceux que je n'ai pas vu vieillir, tandis que chacun de leurs cheveux blancs annonçait déjà un cimetière de printemps.

Je pense à toi, mon père, mon vieux soldat des années difficiles, avec tes usines de nuit aux raffineries de sucre St-Louis, avec ta barbe de plusieurs jours, roussie par la transpiration, et tes fautes de conjugaison des verbes, qui m'agaçaient tant.
Et toi, ma mère, tante Anna et tante Gayané, réunies en pluriel de mères, courbées sur vos travaux d'aiguille sous l'ampoule qui restait allumée jusqu'au petit jour. L'ampoule des travailleuses à domicile qui ne comptent pas leurs heures.

Mes chers confrères, mesdames, messieurs, pardonnez-moi cette bavarderie désuète.

Je sais parfaitement combien la sensibilité contemporaine a une franche antipathie pour ces débordements de tendresses personnelles et démodées.
Alors ? ...
Alors il reste selon Baudelaire, le plaisir aristocratique de déplaire. C'est peut-être ce que j'ai fait aujourd'hui en associant les miens à qui je dois tant, à cet instant rare que je vous dois.

Les frères Goncourt disaient volontiers que "Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde, c'est peut-être un tableau de musée !"
Dans cette économie de mots il y avait du visuel.
- Il était là le tableau, indifférent à son environnement, silencieux, accroché à son clou, immobile.
- Et en contrechamp : la foule, cet essaim de criquets pèlerins, frémissant, tournoyant, voltigeant d'un tableau à l'autre et bourdonnant sa jactance. 
Cette jactance que Victor Hugo définissait par : "La France est sous les mots, Comme un champ sous les mouches."
Des mots qui se croisent, se chevauchent, s'amalgament en une langue extravagante où il est impossible de déceler l'admiration, le rejet ou l'indifférence.
De toute façon, disait Dufy, à peine arrivés devant un tableau ils ouvrent leurs bouches avant d'ouvrir les yeux.

C'est la bouche hermétiquement close et les yeux grands ouverts que j'ai essayé de pénétrer dans le monde d'Yves Brayer.
Je ne suis pas un spécialiste de l'art graphique, mais chaque fois dans un étonnement extrême, je suis émerveillé et reste envieux de celui ou celle qui en quelques traits a su reproduire la vérité du mouvement.
C'est à la recherche de ce sacré mouvement que j'ai rencontré pour la première fois, Yves Brayer.
Je devais avoir 12 ou 13 ans. Il en avait 25 ou 26. Ce souvenir remonte à cette école de la rue
Sylvabelle dont je vous parlais tout à l'heure. Une fois par mois nous devions répondre à un questionnaire et commenter un texte d'un grand écrivain. La dernière partie du devoir consistait à exécuter un dessin, librement choisi par l'élève, pour illustrer le récit.

Ce jour-là, c'était un texte de Victor Hugo :
"Après la bataille."
"Mon père, ce héros au sourire si doux, parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
le champ couvert de morts sur qui tombe la nuit...
Soudain, on entend un faible bruit..."

On connaît la suite :

"... C'était un Espagnol de l'armée en déroute,
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Et qui disait : "A boire, à boire, par pitié !"
Le père, ému, tend à son fidèle housard une
gourde de rhum qui pendait à sa selle et dit :

- Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé !

Tandis que le housard se penche, l'homme - une espèce de Maure - saisit un pistolet et vise au front mon père en criant : Caramba !

... Le coup passa si près que le chapeau tomba.

Et que le cheval fit un écart en arrière.

- Donne lui tout de même à boire, dit mon père.

Pour mon dessin j'avais bien entendu choisi la scène du coup de feu, le chapeau du père qui tombe. "Et le cheval qui fait un écart en arrière."
Dessiner de mémoire un solipède fier et ardent, ruant, se cabrant, soufflant et fumant de sueur dans une incartade, relève de la mission impossible pour l'adulte, et plus encore pour l'enfant de 13 ans !
J'ai noirci, crayonné, gommé un énorme paquet de feuilles vierges, recto verso, pour reproduire du poitrail aux sabots la coordination des mouvements, la grâce des articulations et l'énergie musculaire du mammifère à crinière. De l'animal fougueux, effarouché, récalcitrant, il me restait chaque fois une masse difforme, monstrueuse, montée sur une prothèse articulée.
Ce n'est pas pour justifier mon lamentable gribouillis, mais beaucoup plus tard j'ai vu pire et pour beaucoup plus cher !

Ce soir-là, comme d'habitude, j'attendais dans la grande salle d'attente de l'école que l'on vienne me chercher. Sur une table ronde, avec sa pile poussiéreuse de revues très anciennes, mon regard cibla l'exemplaire du dessus.
La publication s'appelait : "Magazine des Beaux-Arts". La couverture était une reproduction en noir et blanc d'un cheval faisant un écart pour se dérober au fouet du dresseur. L'élément extérieur qui provoquait cette incartade était différent dans la scène de Victor Hugo, mais il me semblait que dans les deux cas l'anatomie animale se comportait de la même façon.
Ma première réaction fut malhonnête : j'ai discrètement subtilisé le magazine, qui de toute évidence ne manquerait à personne. Ma deuxième réaction, (les confessions sont si
faciles quand il y a prescription !) ma deuxième réaction frôla l'escroquerie avec la complicité d'une belle feuille de papier calque qui me proposait par transparence l'image complète du magazine.
Un casque sur sa tête et un pistolet dans sa main transformèrent mon dresseur en Espagnol de l'armée en déroute. Il ne me restait plus qu'à décalquer la machine animale dans son écart.
 
Il était là mon cheval blanc, superbe avec ses naseaux écumants, sa croupe, ses épaules, ses genoux, ses jarrets et ses sabots en pleine action.
Il ne manquait plus que le hennissement de l'animal et la signature du peintre en bas et à droite.
C'est ainsi qu'Yves Brayer, par un galopin interposé, fut noté ce jour-là 9 1/2 sur 10 !
Avec une mention spéciale de la main de Mme Ortholi :
"Réels dons pour le dessin". Elle avait ajouté en majuscules soulignées : "A SUIVRE"

C'est, je crois, ce que fit Yves Brayer pendant plus d'un demi-siècle. Tout le long de son éblouissante carrière, Brayer restera affectivement et obsessionnellement compagnon du cheval. Cavalier de père en fils, l'animal décomposera et lui apprendra tous les mouvements.
Cheval en liberté,
Cheval de cirque,
Cheval de course, de selle, ou de trot,
Cheval de Camargue,
Cheval de corrida,
Cheval mort, tripes au soleil, saignant dans le sable de l'arène.
Cheval à l'abattoir,
Cheval sur étal de boucher.

J'ai retrouvé mon plagiat. Mon cheval fac-similé.
Le tableau s'intitule : "Le Manège d'équitation" 1927,
Prix Chenavard et bourse de voyage de l'Etat.

Bouche close et les yeux grands ouverts, je vous le promets monsieur Dufy, j'ai vu défiler les 2.196 toiles de son catalogue (de 1921 à 1960 seulement). Certes, souvent en reproduction, en médaillon, en noir et blanc, mais le plus souvent possible en couleur, en originales ou en lithographies. De l'Italie en Grèce, de l'Espagne au Mexique, depuis le fauteuil club de mon domicile parisien j'ai suivi la route de l'oiseau migrateur.
Sublimissime voyage où les trains arrivaient à l'heure, les avions partaient sans retard, les aiguilleurs du ciel agitaient leurs mouchoirs pour me dire : "Bon voyage", et les hôtesses de l'air étaient ce qu'elles devraient être : sans grève ni reproche ! Il était allé partout cet homme-là à la recherche de la couleur et de la lumière. Et là, où j'étais allé moi-même, dans chacune de ses toiles, je retrouvais les odeurs du pays que j'avais visité.
A Madrid l'odeur du sang des taureaux après la corrida. Celle de la paille et du crottin dans le marché aux chevaux de Fez.
Les feuilles de vigne farcies du quartier de Plaka à Athènes.
L'odeur aromatique des oliviers tordus du Péloponèse.
La fraîcheur d'un patio au Mexique.
Le printemps en Provence.
Les aubergines farcies de la Corne d'or que l'on appelle en Orient : "Imam Bayeldé". En souvenir d'un Imam qui se serait évanoui en y goûtant.
Et puis, soudain, je ne sais plus si c'était entre Vérone ou Sienne, à Ispahan ou à Venise, ce fut la voix sereine de Brayer à travers cette phrase :
"Je peins pour ma propre satisfaction, sans songer à plaire ni à choquer. Je me fais l'impression d'être comme une bête qui a besoin de couleurs pour s'exprimer et vivre".

Jean Giono rapporte comment un livre sur la peinture espagnole va éblouir le jeune Brayer. Le rouge de la pêche, le jaune de la poire, le violet de la figue, le blanc de la faïence et le bleu du verre d'eau prennent des positions nobles par rapport à leurs destinations premières.
Cette urgence de couleurs, qu'elles s'unissent harmonieusement ou qu'elles s'affrontent hardiment, qu'elles se heurtent jusqu'à la déraison ou se combattent jusqu'à la mort chez Van Gogh ,c'est pour nous donner un autre monde : leur monde.
Dans cette dramatique picturale, les bleus, les verts pâles, le rouge fanfare, les roses tendres ou les violets, par le drame de leurs rapports se transforment en Hamlet, Macbeth, Phèdre ou Citizen Kane, où chaque couleur devient le
personnage d'une tragédie classique.
On disait un jour à Delacroix : "Que n'étiez-vous hier à l'ambassade d'Angleterre ! Vous auriez vu Talleyrand avec Wellington !"
" Oh, vous savez, répond Delacroix, pour un peintre c'est un homme en bleu à côté d'un homme en rouge !"
Dans les trois gros volumes de la correspondance de Vincent Van Gogh avec son frère Théo, à part cette phrase répétitive :
"Merci de ta bonne lettre et du billet de 50 francs qu'elle contenait ...", tous les sujets : L'amitié, la souffrance, le chagrin, le désespoir ou la colère, les paysages ou les fleurs, tous ces sujets ne sont abordés qu'à travers un vocabulaire de la palette de Van Gogh qui faisait de la couleur avec les paroles. Pour annoncer un prochain voyage dans le Midi il écrit :
"Au printemps il se peut que j'aille dans le pays des tons bleus et des couleurs gaies.
A son frère cloué au lit par une affreuse douleur à la jambe, il ne lui dira pas : "Comme tu dois souffrir mon cher frère."
Il lui écrit :
"C'est pas couleur de rose que les douleurs de ta jambe t'aient repris."

A un peintre anglais qu'il a rencontré à Anvers :
"Cher monsieur Levens,
J'ai très souvent pensé à vous et à votre travail. Vous vous rappellerez que j'aimais votre couleur. Quant à moi, j'ai, ces temps-ci, manqué un peu d'argent pour payer les modèles, mais j'ai peint une série d'études de couleurs : des coquelicots rouges, des roses blanches, des chrysanthèmes
jaunes, cherchant des oppositions de bleu avec l'orange, de rouge avec le vert, de jaune avec le violet, cherchant les tons rompus et neutres pour harmoniser la brutalité des extrêmes. En somme, comme nous disions autrefois :"dans la couleur, cherchons la vie."
A Dieu. Poignée de main en pensée.
Yours truly.
Vincent."

Un siècle sépare les deux hommes. Vincent Van Gogh cherchait la vie dans la couleur et y trouvera la mort et l'éternité. Yves Brayer avait besoin de contact avec la nature, je le cite :
"Un contact qui me donne le choc, et c'est ce que je transcris."
Il nous quitta dans la gloire et cette sublime apothéose pour un peintre :

Un jour, en parcourant les Baux et la Camargue un homme, Maximilien Gauthier, pousse soudain cette exclamation :
"Regardez ! C'est un Brayer !"
Ce pourrait être une image de fin de film où le peintre et son paysage en symbiose sont liés à jamais, tandis que la musique monte lentement d'intensité. Ca fait un peu film à papa, non ?

Et le mot FIN apparaît ! … Le cinéma de Papa !

Le cinéma a toujours eu l'âge de celui qui en parle. Et c'est bien volontiers que je me soumets à votre aimable évaluation arithmétique dans la présente situation. Je peux même vous aider : j'ai signé mon premier long métrage au cinéma le : 20 novembre 1950.
Nous sommes le 6 décembre de l'an 2000, depuis 16 jours donc cela fait 50 ans que j'exerce à temps plein ma profession de cinéaste. Je m'empresse d'ajouter que la longévité dans ce cas ne prouve rien d'autre que :

1) Je ne suis pas mort jeune

2) J'ai réalisé 36 films

3) Ca s'est plutôt bien passé. Merci !

Tout au long de ce demi-siècle, je n'ai jamais oublié ce que Raymond Queneau disait du cinéma.
Je le cite :
"En dehors des milieux intellectuels, le cinéma est né dans les kermesses, a vécu dans les faubourgs et s'est épanoui sans l'aide des gens cultivés."

Mac Sennett, Griffith, Chaplin, Méliès ne travaillaient pas pour les filmologues mais pour le public. Et l'une des toutes premières images du cinématographe, filmée par son inventeur, ne fut pas l'entrée d'Albert Einstein à l'école Polytechnique de Zürich, mais l'image d'un train, locomotive en tête, qui entre en gare de La Ciotat dans un tourbillonnement de vapeur.

Tout au long de ces cinquante ans j'ai assisté aussi à la naissance d'un cinéma qui sacrifie souvent son instinct, son lyrisme et ses jaillissements à quelques satisfactions narcissiques et cérébrales.
Applaudis, encouragés par quelques fantoches de l'art, je les ai vus lentement rongés par cette bactérie qu'est l'intellectualisme systématique. En l'absence de talent on se croyait obligé d'être intelligent.
La complexité et l'obscurité du style passaient pour de la profondeur, quelques mots savants jetés pêle-mêle tenaient lieu d'érudition, et la faiblesse d'un récit aux contours flous vous laissait devant un vide que chacun comblait à sa façon jusqu'au néant illimité.
Je n'ai jamais lu ni entendu dire que Amadeus Wolfgang Mozart fût un compositeur intelligent.
Jamais son cerveau ne fut à l'ordre du jour ! 
On se contenta de son génie !
Tous les grands créateurs l'ont dit : l'intelligence en art ne crée pas. Elle se traîne de raisonnements en analyses, de jugements en destructions, elle table ronde, elle colloque, elle séminarise mais elle n'avance pas, elle reste monotone et pédante parce qu'il lui manque le souffle de vie, ce jaillissement de l'inconscient qui va devenir beauté.
On réfléchira ... après !

Il y a plus de cinquante ans déjà, le cinéaste René Clair nous mettait en garde contre cette maladie du siècle :
"L'ennui a de nos jours ses lettres de noblesse : il fait sérieux, distingué, intellectuel, et aux yeux de certains un spectacle ne peut être tout à fait délectable s'il n'est plus ou moins assaisonné d'un zeste d'ennui."Le consensus du bâillement ! On s'est ennuyé ferme, mais
solidaire d'un petit groupe d'initiés de l'art savant on ronronne son enthousiasme avec des mots qui craquent dans la bouche comme des bonbons fourrés à la praline. 
Depuis cinquante ans nous sommes très nombreux avec cette certitude que le cinéma sera populaire ou ne sera pas. L'art cinématographique ne peut attendre que la communication s'établisse un jour entre l'œuvre et le public.
La communication immédiate est la première condition de
son existence-même. La postérité cinéphilique se limite à un tout petit cercle de sympathiques phraséologues qui en perdent leurs râteliers en expliquant aux metteurs en scène ce qu'ils avaient voulu dire il y a 30 ans.
André Malraux fut peut-être l'intellectuel qui a le mieux
compris le cinéma en le définissant par deux mots antinomiques :
"Le cinéma est un art et une industrie."
Tout est dit !
Et puis aussi courtement il définit nos échecs hors de la
francophonie :
"Que l'art et la littérature prennent enfin cette dimension du monde de masse qui est le nôtre ! "
Prendre la dimension de ce monde n'impose aucune compromission, et n'empêche aucune noblesse d'ambition. Prendre cette dimension c'est écrire ou jouer à l'intention de 6 milliards de lecteurs et de spectateurs.
L'Amérique a pris cette dimension.
Elle travaille sur mesure.

Avec un entêtement agricole nous produisons des chefs-d'oeuvre pour une minorité, celle du quartier réservé pour les plaisirs d'une soi-disant élite.
Les gardiens du temple du "cinématographiquement correct" semblent moins virulents depuis la faillite de leurs espérances, et la banqueroute de leurs subventions d'Etat par maffias relationnelles.
Une formidable cuvée de metteurs en scène semble revenir à un cinéma populaire débarrassé de son étymologie péjorative.
"Populaire" mais délivré de sa "Populace cannibale " et enfin, "l'Irrévérence retrouvée" ... quand le cinéma devient dormitif.
L'irrévérence retrouvée quand sur nos petits écrans les tricoteurs et tricoteuses du 7ème Art croisent leurs aiguilles (un film à l'endroit, un film à l’envers ) nous recommandant avec des gloussements de sous-préfète en extase, ce que nous devons aller voir sur nos grands écrans.
C'est le choix du public au suffrage universel qui a fait le triomphe : des "Enfants du Paradis" au "Titanic"
Quai des Brumes
La Grande Illusion
La Chevauchée Fantastique
Les Temps Modernes
Hôtel du Nord
Casablanca
Le Parrain
Rosemary's Baby
Tess
Le Guépard
César et Rosalie
Les choses de la Vie

C'est ça notre cinoche du samedi soir !

Sublime Garbo dans La Reine Christine et John Wayne dans L'Homme Tranquille.
Inoubliable de Funès dans La Grande Vadrouille et Rabi Jacob de Gérard Oury.
Et Citizen Kane d'Orson Welles
Et Les Raisins -de la Colère de Ford
La 317ème Section et Le Crabe Tambour de Schôndôrffer
Le 3ème Homme
Laurence d'Arabie
Docteur Jivago
L'Inconnu du Nord-Express
La Strada de Fellini.
Le Goût des Autres.
La vie est belle.
Il était une fois dans l'Ouest de Sergio Leone,
mon ami Leone qui nous quittait au lendemain du sublime « Il était une fois en Amérique ».

J'allais oublier Autant en emporte le vent.
Et monsieur Besson avec Le Grand Bleu, Léon, Jeanne d'Arc,
et cent chefs-d’œuvre encore qui chaque fois furent pour le spectateur un arrachement à son quotidien.

Aujourd'hui le cinéma de papa en collections complètes dans ses coffrets, regravé avec les techniques les plus récentes -D.V.D., numériques - orne les étagères de fiston, tandis que du haut de leurs cassettes :
John Wayne et Rio Bravo,
Jean Gabin et Le Jour se lève,
Delon et Belmondo narguent avec impertinence les périodes de vaches maigres d'une programmation pour assurer allègrement…l'alternance !

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